Bruxelles, le 24 août 2020. Deuxième portrait d'un opérateur belge du passé : l'histoire singulière du CER. L'un des plus grands scandales politico-financiers de l'histoire de la Ve République française fut révélé en 1983 par le journal satirique « Le Canard enchaîné ». Il s'agissait d'une affaire mystérieuse d'avions renifleurs exploités par une société belge, l'Agence européenne d'enquêtes (CER). Notre objectif sera de mettre en lumière autant que possible les activités aéronautiques de cette entreprise entre 1977 et 1981, mais il sera difficile d'oublier les aventures tumultueuses de ce qui fut une vaste escroquerie organisée : Elf-Aquitaine.

Le début d'une histoire incroyable
Tout a commencé en 1967 par la rencontre entre un ingénieur aristocrate belge, le comte Alain de Villegas de Saint-Pierre Jette, et un ancien agriculteur autodidacte (qui se faisait passer pour un « ingénieur »), Aldo Bonassoli, surnommé « Le Professeur ». Son expérience « scientifique » provenait de son travail de réparateur de téléviseurs, où il s'était spécialisé dans les effets vidéo. Il prétendait avoir découvert un procédé révolutionnaire pour identifier les nappes phréatiques. Les deux hommes s'associèrent et menèrent plusieurs expériences à Ibiza. Les résultats n'étant pas très convaincants, ils décidèrent néanmoins de développer un système dérivé capable de détecter les gisements de pétrole dans le sous-sol.
Il convient de revenir sur le contexte de cette époque : nous sommes en pleine guerre froide et les questions d'approvisionnement en pétrole sont d'une importance capitale pour les démocraties occidentales, qui ont subi plusieurs chocs pétroliers, conséquences des nombreux conflits au Moyen-Orient et des embargos imposés aux compagnies pétrolières par certains pays producteurs. Le prix du pétrole brut a triplé en trois ans. Dès lors, se préparer à l'indépendance énergétique revêt une importance stratégique. En France, Elf Aquitaine est toujours une société cotée en bourse et, de ce fait, les plus hautes autorités gouvernementales ont leur mot à dire sur les décisions clés du groupe.
Premiers contacts avec Elf-Aquitaine
Un contact fut établi au plus haut niveau avec Elf-Aquitaine, par l'intermédiaire de l'avocat français Jean Violet, « correspondant honoraire » des services secrets français anticommunistes (SDECE), et entretenant des liens étroits avec des dignitaires de l'Église catholique et de l'Opus Dei. Grâce à Violet, qui bénéficiait d'un accès privilégié aux cercles politiques, une rencontre avec la direction d'Elf-Aquitaine en mai 1976 aboutit à un accord préliminaire.

L'invention du « Professeur » Bonassoli est testée en survolant des gisements pétroliers connus d'Elf-Aquitaine à bord d'un Douglas DC-3 loué à une société française. Le procédé utilisé combine les données recueillies par le système « delta » embarqué et le système « omega » au sol. La comparaison de ces données permet d'identifier l'emplacement et la profondeur des gisements. De façon miraculeuse, l'appareil détecte tous ces gisements et fournit une image très réaliste. On soupçonne alors que des complications internes au sein d'ELF-Aquitaine pourraient avoir divulgué les coordonnées « top secret » de ces gisements…
Un contrat d'une valeur de 400 millions de francs français fut alors signé entre la compagnie pétrolière française (par le biais de l'une de ses filiales, ERAP) et le comte de Villegas, représenté par le cabinet d'avocats panaméen Fisalma, qu'il avait fondé. Jean Violet devint le mandataire et l'un des directeurs de la banque suisse UBS fut nommé président du conseil d'administration.
Grâce à une partie des fonds alloués par ELF-Aquitaine via ERAP, le comte de Villegas créa le Centre de Recherches Fondamentales (CRF). Son objectif était d'améliorer l'appareil inventé par le « Professeur » Bonassoli. La société CRF fut dissoute en novembre 1977. La Société Européenne de Recherche (CER) fut également créée début janvier 1977 à l'initiative de De Villegas, dans le but de mener des recherches géophysiques. Par la suite, la fusion des deux sociétés (CRF et CER) et le changement de nom en PSI (Planet Survival International) furent envisagés. Il est à noter que le comte de Villegas est passionné par les phénomènes extraterrestres, croit aux objets volants non identifiés (OVNI) et prévoit la fin du monde pour l'an 2.000 !

Les millions de francs français commenceront alors à affluer, dont une partie versée au CER. Très prochainement, et grâce aux fonds versés par Elf-Aquitaine, pas moins de quatre appareils viendront compléter la flotte du CER..
La flotte du CER
Le Douglas DC-3 F-Bcyx loué en 1976 par les deux associés d'une société française pour la première démonstration en Elf-Aquitaine, sera bientôt suivi par pas moins de quatre appareils acquis par le CER grâce à des fonds fournis par la compagnie pétrolière française.
Le premier appareil, un Fokker F-27-200 Friendship immatriculé OO-PSF, a été acquis en janvier 1977. Il sera modifié en collaboration avec les services techniques de Sabena, notamment au niveau des instruments de navigation (installation d'une centrale inertielle). En revanche, aucune modification structurelle ne sera apportée (comme l'ajout de trappes de fuselage ou d'antennes externes, fréquentes sur les appareils de détection à distance).
Il est rapidement suivi d'un Fairchild-Swearingen SA-226at Merlin IVA Business biturbopropulseur, acheté neuf auprès du constructeur. Immatriculé OO-PSM le 7 avril 1977, il sera principalement utilisé pour les voyages privés de la famille Villegas et de leurs invités. Il sera vendu en 1980.
Le troisième appareil est un superbe Falcon 20th Business Jet, récemment acquis auprès du constructeur Dassault et immatriculé OO-PSD le 15 novembre 1978 au nom du CER. Il sera utilisé presque exclusivement pour les voyages privés du comte de Villegas et de ses invités. Il a été vendu aux États-Unis en octobre 1980.


Un Boeing 707-321B est acquis auprès de Pan American Airlines afin d'assurer des vols long-courriers. Immatriculé OO-PSI à partir du 3 janvier 1979, il est livré avec les marquages OO-PS.1. Mégalomanie ou simple faute de frappe ? À cette époque, les cheikhs arabes utilisaient souvent un chiffre comme dernier élément d'enregistrement.
Il volait rarement en tant que CER et était loué à Sobelair (du 31 mars 1979 au 31 janvier 1981), effectuant quelques vols pour le compte d'Air Belgium entre février et septembre 1981. Il a été retiré du numéro belge le 25 septembre 1981., et travaillera ensuite pour différentes compagnies africaines..
Les marquages de ces avions commencent tous par oo-ps (Rappelant le projet Planet Survival International) suivi d'une lettre correspondant aux initiales du constructeur (F pour Fokker, D pour Dassault) ou au modèle de l'appareil (M pour Merlin). Le « i » de Boeing signifie « international », et « oo-psi » se prononce « psi », évoquant une lettre de l'alphabet grec. Cet acronyme est devenu celui du CER et sera inscrit sur la dérive de l'appareil.


CER et CRF
Philippe Halleux, ancien pilote militaire belge, occupera les fonctions de directeur général et de pilote en chef de la CER. La compagnie emploiera jusqu'à une douzaine de pilotes et une trentaine de membres du personnel au sol. Elle construira un immense hangar de 2 2.000 m² (officiellement appelé bâtiment 201) ainsi que d'autres bâtiments à l'aéroport de Bruxelles.
Le Centre de Recherche Fondamentale, initialement installé au Château de Rivieren (Ganshoren) et appartenant à De Villegas, sera transféré sur un nouveau site bénéficiant d'une sécurité exceptionnelle, puisqu'il se situe dans la zone sécurisée et à accès contrôlé de l'aéroport. L'équipement de recherche sera installé avec la plus grande discrétion à l'abri du nouveau hangar. Il comprend notamment plusieurs ordinateurs utilisant le système de vision sélective dirigée (VDS) pour identifier avec précision les contours des gisements de pétrole.
Sur la base d'études fournies à la compagnie pétrolière, Elf-Aquitaine a acquis plusieurs permis d'exploration au Maroc, au Mali, au Niger et au Sénégal en 1978 et exploite des puits coûteux à ces endroits, qui se révéleront tous négatifs.
Face à la méfiance qu'inspirait Elf-Aquitaine, le comte de Villegas menaça de céder son invention aux Américains, et Aldo Bonassili affirma que sa machine n'était pas tout à fait à la hauteur. En juin 1978, Elf-Aquitaine signa un nouveau contrat pour participer au développement de l'appareil, moyennant 500 millions de francs français. Au total, pas moins d'un milliard de francs français furent dépensés pour le développement de cette invention, permettant ainsi le financement du CFR et du CER.
les doutes
Le nouveau président d'Elf-Aquitaine, Albin Chalandon, commence à avoir des doutes après l'échec des forages sur ces prétendus gisements découverts grâce à cette technologie. On découvrira plus tard que la machine miracle contenait des enregistreurs vidéo dont les images étaient diffusées sur des écrans préenregistrés par l'ancien spécialiste vidéo Bonassoli.
Les relations entre le comte Villegas et Bonassili se détériorent, et un nouveau personnage fait son entrée au sein du CER. Daniel Boyer, citoyen américain d'origine serbe, ignore tout des soupçons de fraude et croit au sérieux du projet. Soupçonné d'être un agent de la CIA, il est peut-être l'objet d'un intérêt de la part de Villegas, qui espérait susciter l'intérêt des Américains pour l'invention de Bonassili. Boyer devient membre du conseil fin 1978 et est nommé président du conseil d'administration du CER en février 1979.
Le contrat fut résilié par ELF-Aquitaine en juillet 1979 et l'affaire fut étouffée sous couvert de secret d'État. Une entreprise américaine (Potomac Technologies) envisagea de reprendre le CER et son parc d'avions, mais y renonça rapidement en raison du différend avec ELF. Fin 1981, le CER fut finalement dissous après la vente de son dernier appareil.

révélation tardive du scandale
Ce qui semble être une fraude gigantesque impliquant d'énormes sommes d'argent restera secret jusqu'à la condamnation par le journaliste d'investigation Pierre Péan dans Le Canard Enchaîné en décembre 1983. Ceci s'explique en partie par la défense « secrète » d'une affaire qui aurait pu potentiellement réduire la dépendance de la France au pétrole, et qui aurait également pu avoir un potentiel militaire (notamment dans la détection des sous-marins).
Le scandale politique qui a suivi les révélations du « Canard enchaîné » a conduit à une demande d'enquête auprès de la Cour des comptes. Son rapport a mis au jour des manipulations financières au sein d'ELF-ERAP, ayant entraîné des pertes d'au moins 750 millions de francs français à l'époque (sans compter les coûts des forages improductifs entrepris sur la base des résultats des survols). Le rapport a également pointé du doigt la négligence du gouvernement. Ce scandale remonte au Premier ministre Raymond Barre et au président Valéry Giscard d'Estaing.
Le retour au pouvoir de la gauche deux ans plus tard (1981) et une enquête sur les comptes d'Elf-Aquitaine ont révélé que la Cour des comptes avait rédigé un rapport en 1980 qui avait été détruit sur ordre du Premier ministre (Raymond Barre). Pourquoi ? Parce que c'était embarrassant pour le président Valéry Giscard d'Estaing…
Le nouveau président de la République, François Mitterrand, demande la création d'une commission d'enquête parlementaire. Cette commission exonérerait Lavera Giscard d'Estaing de tout soupçon, protégé par son immunité présidentielle, et ferait peser la responsabilité politique sur son Premier ministre, Raymond Barre. Mais aucune sanction ne sera infligée, si ce n'est la honte d'être accusé à tort d'une fraude colossale sans que la sincérité des deux « inventeurs » soit vérifiée.
Le journaliste d'investigation Pierre Péan consacrera un livre à cette affaire, dans laquelle de nombreux bénéficiaires potentiels des largesses d'Elf-Aquitaine sont identifiés grâce au financement d'« avions renifleurs ». Il citera diverses pistes qui tendent à démontrer que cette affaire constituait un moyen très discret de financer des groupes d'influence occultes de la droite conservatrice catholique pour contrer l'influence soviétique, mais le brouillard des sociétés écrans empêchera toute identification convaincante.

Cette affaire, digne d'un mauvais James Bond, met en scène des inventeurs mythomanes, des espions et de mystérieux cercles d'influence aux motivations politiques troubles. Elle plongera l'aviation civile belge dans un épisode insolite de son histoire, l'émergence de cette opération étant rapidement surnommée « l'avion renifleur ». Des traces de cet épisode subsistent : le hangar 201, célèbre bâtiment qui abritait les appareils et les secrets du CER au sein du périmètre sécurisé de l'aéroport national de Bruxelles. En 2002, il est devenu le siège de la Sabena Flight Academy, rachetée en 2008 par le fabricant canadien de simulateurs de vol CAE, et qui abrite aujourd'hui le CAE-Brussels Pilot Training Center, équipé de plusieurs simulateurs de vol pour différents types d'aéronefs.
Texte et photos : Guy Visélé

