Grimbergen, le 19 juin 2020. Pendant la Seconde Guerre mondiale, des milliers de réfugiés belges tentèrent de rejoindre la Grande-Bretagne, les États-Unis, le Congo ou un autre pays libre. Ils pouvaient le faire via la France, l'Espagne et le Portugal, pays neutres. La traversée des Pyrénées devait se faire à pied, un parcours du combattant. Pour son livre « Passage Pyrénéen - Une histoire oubliée de réfugiés belges pendant la Seconde Guerre mondiale », l'auteure Sarah De Vlam (née en 1977) s'est entretenue avec trois témoins qui ont fui le régime nazi par les Pyrénées pendant la Seconde Guerre mondiale : Pola Zandmer, Jean Martial et Henriette Hanotte. Dans cet ouvrage, nous rencontrons également de nombreux pilotes guidés par des itinéraires de fuite vers des destinations comme la Grande-Bretagne.

Sarah De Vlam a étudié l'histoire espagnole à Madrid. Elle vit avec sa famille à La Seu d'Urgell, dans les Pyrénées catalanes. Elle se sent chez elle dans les montagnes et respecte la région. Sarah connaît de nombreux sentiers de montagne empruntés par les réfugiés. Elle sait pertinemment que les conditions météorologiques changeantes en montagne peuvent être très dangereuses, surtout pour les randonneurs inexpérimentés. La traversée des Pyrénées n'était pas… promenade dans le parcLes clichés romantiques de vacances en montagne donnent une image déformée de la voie d'évasion. En visitant un petit musée à Sort (Catalogne, Espagne), installé dans une ancienne cellule de prison, l'auteure a découvert une liste d'une centaine de noms de Belges qui y avaient été emprisonnés pendant la Seconde Guerre mondiale. Cela l'a incitée à approfondir ses recherches.
Sarah voue une grande admiration aux réfugiés avec lesquels elle a pu s'entretenir personnellement. Les témoignages recueillis auprès de Pola, une juive d'Anvers, de Jean, originaire de Mons, et d'Henriette, originaire du village frontalier franco-belge de Rumes, sont emblématiques de l'histoire de tant d'autres personnes déplacées. Tous trois ont dû traverser les Pyrénées à pied : Jean par la Méditerranée, Pola par les hautes montagnes, et Henriette par la côte atlantique. La peur constante d'être arrêtés par les gendarmes de Pétain, la Guardia Civil ou la Feldpolizei allemande régnait. Pola atteindrait le Congo après ce périple infernal. Jean arriva en Grande-Bretagne, puis partit combattre les Allemands. Henriette Hanotte (alias Monique) dut faire passer clandestinement la frontière française à deux aviateurs anglais bloqués le 23 mai 1940, à seulement 20 ans. Avec ses parents et son frère (qui dut lui-même se cacher), elle allait faire traverser la frontière à 135 aviateurs bloqués. En 1942, elle devint agent de la tristement célèbre ligne Comet. Trahie, elle réussit à fuir en Angleterre (voir la base de données patrimoniale). www.hangarflying.eu/erfgoedsites/monument-voor-henriette-hanotte/ ).
Le livre de Sarah met également en scène d'autres héros. Par exemple, l'histoire glaçante de Louisette Carlier, une femme oubliée en Belgique qui a aidé pas moins de 987 personnes à s'évader de Belgique et de France. Elle fut arrêtée puis libérée le 8 mai 1945, prisonnière de la « Nuit et Neige ». Profondément marquée par sa captivité, elle ne pesait que 35 kilos.
Le groupe de réfugiés le plus important était constitué de volontaires de guerre, suivis des Juifs. Ces derniers, en particulier, furent soumis à une répression extrême. Les personnes déplacées venaient de presque tous les horizons. Ministres et dignitaires empruntèrent également la voie de fuite par les Pyrénées pour rejoindre l'Angleterre. Les exilés les plus remarquables furent les trois enfants royaux : Albert, Baudouin et Joséphine-Charlotte. Parmi les réfugiés se trouvaient également des infiltrés. À leur arrivée en Grande-Bretagne, les autorités tentèrent de les démasquer après de longs et rigoureux interrogatoires. Dans « Passage pyrénéen », nous rencontrons de nombreux pilotes en fuite vers la liberté : Fernand Biver, Henri Branders, Ghislain de Behault, Alain de Blommaert de Soye, Paul Henri de la Lindi, Alphons Coucke, Gabriel Creteur, Louis Remy, entre autres.

L'auteur s'interroge sur l'impact des 288 aviateurs secourus par la ligne Comet sur le cours de la guerre. L'historien Emmanuel Debruyne avait précédemment conclu que les pilotes secourus étaient avant tout bénéfiques financièrement aux Britanniques ; en chiffres absolus, chaque pilote secouru était responsable de 2,7 arrestations et d'un demi-mort.
Deux frontières étaient cruciales pour ceux qui cherchaient à fuir l'occupation nazie pendant la Seconde Guerre mondiale. Il y avait la ligne de démarcation entre la France occupée et la France libre (la France de Vichy) et la frontière franco-espagnole. Cependant, le régime de Vichy collabora avec l'Allemagne. Le 11 novembre 1942, lorsque Hitler occupa toute la France, seules les Pyrénées demeurèrent la frontière. Une randonnée périlleuse à travers les montagnes était pratiquement la seule voie vers la liberté. Ils étaient souvent en mauvaise condition physique. Jean Martial entreprenait seul la traversée des Pyrénées. La plupart des personnes qui entreprenaient cette randonnée étaient des alpinistes inexpérimentés qui avaient besoin d'un guide pour les guider à travers les montagnes. Les guides de montagne catalans (les « passeurs ») demandaient généralement des sommes importantes pour leurs services, ce qui était effectivement risqué. Mais pour les réfugiés, le voyage n'était pas sans danger ; certains furent abandonnés ou assassinés. D'autres perdirent la vie en traversant la Bidassoa, une rivière au courant rapide, comme Antoine d'Ursel (†24 décembre 1943).
Les voyageurs clandestins qui atteignaient l'Espagne n'étaient assurément pas en sécurité. Dans l'Espagne prétendument neutre du dictateur Franco, nombre d'entre eux finirent dans des camps de concentration comme Miranda de Ebro ou dans des cellules comme Sort. Peu de diplomates réussirent à rendre les conditions de détention des prisonniers belges plus supportables. Jean Martial était l'un des 1 450 Belges arrêtés en Espagne. Au moins 1 183 Belges finirent dans le camp d'internement de Miranda de Ebro, dans le nord de l'Espagne, aujourd'hui une zone industrielle. Certains y décrivirent les conditions de vie comme pires que dans les camps allemands.
Le soulagement ne survint qu'avec l'arrivée des réfugiés au Portugal. Ce pays était un bon pays d'accueil, tant pour les Juifs que pour les volontaires de guerre. Le Portugal ne possédait pas de camps d'internement comme en Espagne, et les personnes déplacées n'étaient pas enfermées. Le dictateur Salazar tolérait les réfugiés, à condition que les organisations caritatives financent leur séjour et leur fuite. Du Portugal, ils pouvaient se rendre aux Amériques, au Congo (comme en Pologne) ou, éventuellement via Gibraltar, en Grande-Bretagne. Les Britanniques s'intéressaient avant tout aux jeunes hommes et femmes aptes à l'effort de guerre ; ils maintenaient une politique de fermeture envers les familles juives, car elles ne correspondaient absolument pas à leur stratégie de guerre.
Les motivations des réfugiés de la Seconde Guerre mondiale ne diffèrent pas de celles de 2020. Il est incompréhensible que de nombreux Belges considèrent les demandeurs d'asile avec hostilité, alors que leurs propres familles ont peut-être quitté leurs villages pendant la Grande Guerre ou la Seconde Guerre mondiale, en direction de la France, de l'Angleterre ou de la liberté outre-Atlantique. La Belgique s'intéresse peu à sa propre histoire des migrations et des réfugiés. Peu d'ouvrages ont été publiés en néerlandais sur ce sujet. Une rare exception est le livre d'Airey Neave, « Heroine achter de frontlijn », paru en 2014, un hommage à Andrée De Jongh (Dédée) et à la filière d'évasion de Komeet. Dédée a survécu aux camps de Ravensbrück et de Mauthausen (voir la base de données du patrimoine pour plus d'informations). www.hangarflying.eu/erfgoedsites/gedenkplaat-stifts-ontsnappingsroute-comete-andree-de-jongh/ Heureusement, il existe désormais aussi le travail magnifiquement écrit et bien documenté de Sarah.
En 2020, la pandémie de coronavirus a complètement effacé la question de l'asile de la une des journaux. Sarah écrit : « Il ne faut pas exagérer le statut héroïque de certains réfugiés, résistants ou personnes ayant travaillé pour une filière d'évasion. Mais là n'est pas la question. Ils méritent qu'on s'y intéresse. Il faut le faire ! J'ai appris que les réfugiés belges étaient des patriotes, pas nécessairement de vrais démocrates. Les Juifs fuyaient la discrimination dont ils étaient victimes à l'époque, et non la Shoah, dont ils n'avaient aucune information à l'époque, si ce n'est des rumeurs. Les histoires et les personnes sont parfois glorifiées ou considérées à la lumière de ce que nous savons aujourd'hui. J'ai essayé d'éviter cela dans Passage Pyrénées. Pour moi, les réfugiés sont tous des êtres humains, quelles que soient leurs idéologies ou leurs convictions, qui ont pris une décision difficile et courageuse. »
Dans son « Passage Pyrénéen », Sarah a présenté un bon aperçu de tous les réfugiés mentionnés, notamment les dates d'arrivée à destination, le nombre de libérations documentées de Miranda de Ebro, etc. Enfin, un ouvrage en néerlandais nous offre un bon aperçu des itinéraires de fuite pendant la Seconde Guerre mondiale. Personne n'aurait pu mieux raconter cette histoire qu'un historien connaissant parfaitement la région.
« Passage des Pyrénées – Une histoire oubliée des réfugiés belges pendant la Seconde Guerre mondiale. » 301 pages, 40 photographies d'archives privées et du CEGESOMA, noir et blanc, ISBN 978 94 600 1867 1, Uitgeverij Vrijdag.
Frans Van Humbeek

