Aérodrome de Namur, 6 décembre 2019. Écrire des articles pour votre magazine en ligne préféré permet d'explorer une grande variété de sujets, mais aussi de rencontrer des personnes vraiment enrichissantes. Ce soir, j'ai rendez-vous avec Jean-Marie Degolla, un pilote de planeur francophone handicapé. Outre l'enseignement que cela m'apportera (c'est la première fois que je suis confronté à la réalité de ce handicap), c'est aussi l'occasion de découvrir une autre facette du vol à voile : le vol manuel.

Voler sans utiliser ses jambes… c’est possible !
Depuis quarante ans, l'adaptation des commandes de vol dans tous les manuels de vol permet aux personnes amputées des membres inférieurs de voler avec les mêmes normes de sécurité qu'un avion conventionnel. Cela a commencé avec les avions de ligne ; le premier appareil ainsi équipé et certifié était un avion participant au rallye Morane-Saulnier, qui s'est déroulé aux Mureaux, en France, en 1974. Des initiatives similaires ont bien sûr été prises dans d'autres pays comme l'Allemagne, la Grande-Bretagne et les États-Unis. S'en est suivi le traitement des commandes pour les Ulms et les planeurs.
Il faudra attendre mai 2009 pour que le premier avion belge soit équipé au club de vol d'Ursel, et 2011 verra l'arrivée du premier planeur équipé d'un Malonnier à Maubray.

Un Malonnier… Qu’est-ce que c’est ?
Pour piloter un avion, il faut pouvoir contrôler ses différents axes. Si le tangage et le roulis sont contrôlés par le manche (qui actionne les dérives et le gouvernail), le lacet nécessite une action sur le gouvernail, traditionnellement commandé par les jambes en appuyant sur les pédales. Mais que faire si l'on ne peut pas utiliser ses jambes et que l'on n'a que deux mains ?

Les avions présentent également des configurations différentes en raison de la présence d'une manette des gaz. Pour les planeurs, la configuration est toujours la même (sauf sur certains planeurs modifiés en Autriche, où le système est relié au manche). De même que l'embrayage et les pédales d'accélérateur sont adaptés aux volants des voitures, le Malonnier, un palonnier manuel, remplace les commandes au pied et est monté à gauche du cockpit. De plus, le levier manuel, qui sert alors à commander les aérofreins, est cranté pour être positionné dans la position souhaitée. Le principe est identique ; seule la coordination des mouvements change lorsque le levier est utilisé conjointement avec le Malonnier. Ainsi, pour tourner à droite, il faut tirer le Malonnier vers soi tout en inclinant le manche vers la droite, et inversement.

Ces modifications sont généralement des « kits amovibles », facilement démontables et réparables. Comme en aviation, ces modifications doivent être certifiées, et le nombre de planeurs ainsi homologués est limité. À ce jour, des modifications standard existent pour les différentes versions du Grob Twin Astir, du Schempp-Hirth Duo Discus (avant et arrière) et du SZD-54 Perkoz, et sont disponibles à la commande. Le Schleicher ASK 21 peut être équipé directement lors de sa construction, mais dispose également d'un kit amovible « confort » homologué. Pour les monoplaces, le Discus, le LS 7 et le Jonker JS3 peuvent être équipés de la structure, et le Centrair Pégase dispose d'un kit amovible. Pour les motoplaneurs, le SF25 et le Pipistrel Taurus peuvent être équipés d'un Malonnier lors de leur construction.

Le Handflight Fund et l'école P4 du Royal Tournai Air Club (RTAC)
Jusqu'en 2009, aucun avion en Belgique n'était équipé pour permettre aux pilotes paraplégiques de voler. Le 8 mai de cette année-là, le Handflight Fund (www.handflight.be) vise à rendre différentes disciplines aéronautiques accessibles aux personnes ayant des membres inférieurs. Un premier projet, lancé en 2008, s'est concrétisé à l'aéro-club d'Ursel avec la modification du Piper PA 28 OO-VFR.
En 2010, le conseil d'administration du RTAC a lancé le projet « P4 » (Planeur pour Pilotes Paraplégiques) et, grâce au soutien financier du Fonds Handflight, de sponsors et de généreux donateurs, a acquis un kit ASK-21 avec un « Slooper ». L'investissement ne se limite pas à l'appareil lui-même, le club adaptant également ses infrastructures pour accueillir les personnes à mobilité réduite. Cet investissement financier, d'environ 70 000 €, est conséquent et représente une initiative audacieuse. En 2011, le premier stage de la nouvelle école « P4 » du Club Doornais a eu lieu avec trois élèves, un francophone et deux néerlandophones. En 2012, l'un d'eux, Hans Claes, déjà pilote, a recouvré sa licence après un accident. Un autre pilote, Nino Peeters, a également récupéré sa licence en 2014, en utilisant ses jambes. L’implication maximale de tous les membres du club est requise lors des journées de vol, et nous ne pouvons que féliciter le RTAC d’avoir mené à bien ce projet altruiste avec des membres qui continuent de travailler pour aider leurs amis à mobilité réduite sur la piste.

L'Ask 21 du RTAC a rapidement été suivi en Belgique par un nouveau planeur Schempp-Hirth Duo Discus XL (Turbo), modifié pour améliorer ses performances, acquis par le club Albatros de Kiewit (Hasselt). La modification permettant un pilotage entièrement manuel en marche avant/arrière, d'un coût d'environ 13 500 €, portant le prix du planeur à plus de 110 000 €, est indispensable pour ce type d'appareil, qui ne peut être modifié ultérieurement. Le Discus Duo D-KDXL a été livré au club en mars 2012.
La persévérance qui porte ses fruits
Revenons-en au projet P4, devenu depuis l'école P4, et à notre ami Jean-Marie. Ce sympathique Namurois se distingue de Hans et Nino, mentionnés plus haut, par le fait qu'il n'avait jamais piloté avant de se lancer dans le vol à voile. Passionné d'aviation depuis toujours, un accident de voiture en 1985, qui lui a coûté l'usage de ses jambes, l'a contraint à rebrousser chemin. Les années passent, mais Jean-Marie refuse de se laisser abattre. Il est actif au sein de la Ligue Handisport francophone et a été président des Rolling Lions, un club francophone de handbike à vocation sportive de haut niveau. Son intérêt pour l'aviation s'est ravivé en avril 2014 lorsqu'il a appris que le RTAC organisait un stage en août ouvert aux personnes en situation de handicap. Un vol de découverte à Temploux, puis un autre à Maubray, à bord de l'Ask 21 adapté, l'ont convaincu de tenter l'aventure. Déterminé à apprendre à voler, Jean-Marie a débuté sa formation le 18 août lors du stage d'été organisé par le RTAC.

1éther En août 2015, exactement 30 ans après son accident, Jean-Marie réalise son 1eréther Treuil solo. Très motivé et persévérant, il a obtenu sa licence de pilote de planeur (avec la restriction AHL, « valable uniquement avec commandes manuelles homologuées ») 13 mois plus tard. Il a franchi le cap du million d'heures de vol le 6 mai 2016. En 2019, il a effectué ses 5 heures de vol et obtenu sa qualification de transport de passagers. Il a terminé l'année avec 236 vols et 155 heures à son actif, dont 84 en tant que commandant de bord.



Il a déjà participé à des rencontres de pilotes handicapés européens et s'est impliqué avec enthousiasme dans l'organisation des premières Journées internationales de « Cap Envol », un rassemblement de pilotes handicapés européens organisé par la Fédération française de l'aviation civile (FFVP). En 2019, il a représenté activement la Belgique avec Ask 21 et un instructeur RTAC lors du rallye qui s'est déroulé à l'aérodrome d'Ubaye, à Barcelonnette, du 29 juin au 5 juillet.
Un sentiment d’autonomie et de liberté retrouvée… à partager
Heureux d'avoir surmonté l'adversité et retrouvé une certaine liberté et autonomie, Jean-Marie s'efforce de promouvoir le concept P4 et d'ouvrir la voie à d'autres personnes confrontées à des difficultés similaires. Depuis sa création, l'école P4 a formé dix pilotes handicapés. Certains n'ont pas pu commencer la formation, d'autres ont abandonné le vol pour diverses raisons, et d'autres encore se sont tournés vers l'ULM ou l'aviation générale. Jean-Marie est actuellement l'un des deux seuls pilotes de planeur handicapés des membres inférieurs encore actifs à l'école P4. Malgré son enthousiasme, il s'inquiète de cette situation, car l'utilisation d'un planeur d'initiation avec un pilote certifié limite la capacité du club à former des pilotes, qu'ils soient débutants ou confirmés. Tôt ou tard, le besoin d'un planeur monoplace se fera sentir.

Afin d'explorer les méthodes de récupération et de mieux faire connaître les possibilités existantes, le conseil d'administration de la FCFVV a mis en place un comité présidé par Jean-Marie. Outre le maintien de la motivation personnelle, le manque général de familiarité avec le vol à voile et les limitations habituelles, ce manque d'intérêt apparent s'explique aussi par la méconnaissance de l'accessibilité de cette discipline pour les pilotes souffrant d'un handicap des membres inférieurs. Une bourse scolaire d'environ 1 100 € peut être accordée sous certaines conditions par le Fonds Handflight à ces élèves pilotes paralysés (et autres). Se pose également la question de la disponibilité de planeurs équipés de voiles Malonnier, notamment des monoplaces, et d'une plus grande variété de sites. Il s'agit d'un combat de longue haleine où le financement reste le principal obstacle. Ces questions sont complexes et de nombreuses pistes restent à explorer. En attendant les développements futurs, l'école P4 demeure la seule option viable pour apprendre à voler « ab initio ».
Nous profitons de cet article pour lancer un appel à nos lecteurs : si vous êtes handicapé des membres inférieurs et rêvez de voler, ou si vous connaissez des personnes handicapées qui souhaitent apprendre à piloter, n’hésitez plus et contactez le RTAC (https://tournai-air-club.eu/pilote-paraplegie-2/Des vols de découverte sont disponibles pour vous vacciner contre le virus. Nous vous y attendons, car plusieurs stages sont prévus cette saison !
Vous pouvez également contacter Jean-Marie (jmdegolla@gmail.com) qui parlera avec passion du sentiment de liberté éprouvé en vol, ce qui ne vous convaincra pas.
N.B. : Pour nos lecteurs anglophones, n'hésitez pas à contacter rtac, la formation néerlandaise OK est fournie (www.handflight.be/zweefvliegen-basis-gpl).
Texte : Bob Verheggen
Photos et remerciements : Jean-Marie Degolla, Guy Gildemyn, David Piron, Robert Verhegghen.


