Vodécée, le 24 janvier 2017. Ce matin-là, il fait froid, le brouillard est épais et la route verglacée. Il est environ 8 heures lorsqu'un camion venant de Florennes aborde un peu trop vite le carrefour de la Barrière Luc à Vodécée, au croisement des routes N97 (route Charlemagne-Dinant-Philippeville) et N98. La semi-remorque dérape, continue tout droit, monte sur l'accotement et percute l'aile gauche du F-84F Thunderstreak FU-154, érigé en monument sur le rond-point. Le pilote échappe de justesse à des blessures graves et ne souffre heureusement que d'un léger choc. L'avion lui-même est gravement endommagé, a été projeté de son socle et est déstabilisé.
Près de deux ans plus tard, le matin du 27 septembre 2018, le FU-154 était de retour à sa place, réparé et repeint dans une livrée neuve et brillante sous un soleil radieux.
![]() | Le FU-154 arborant sa nouvelle livrée sous un soleil radieux le 27 septembre 2018. (Photo Robert Verhegghen) |
Le FU-154, une longue carrière
Le F-84F Thunderstreak est un chasseur-bombardier américain, construit à 3 428 exemplaires par Republic Aviation. Avion de chasse essentiel pour la plupart des pays de l'OTAN durant la Guerre froide, le F-84F a été utilisé en Belgique de 1955 à 1972 à 197 exemplaires. Le FU-154 est un F-84F-66-RE livré à l'USAF le 24 février 1955, sous le numéro de série Bu. Aer. 53-6806. Bu. Aer. correspond au numéro du Bureau de l'aéronautique ; les deux premiers chiffres indiquent l'année budgétaire de la commande.
Après avoir été transporté par avion en Europe (High Flight), pratiquement neuf avec moins de quarante heures de vol, il entra en service au sein de l'US Air Force le 26 janvier 1957, au sein de la 10e escadre de chasseurs-bombardiers de Kleine-Brogel, dans le cadre du contrat de prêt-bail d'assistance militaire (MDAP) américain. Après 1 465 heures et 45 minutes de vol et une inspection majeure (IRAN – Inspection et réparations nécessaires) chez Fairey à Gosselies, qui dura neuf mois, le FU-154 arriva sur la base de Florennes le 23 avril 1963, où il resta jusqu'à son retrait du service. Il servit initialement au sein du 1er escadron, « le Chardon d'Écosse ». Le 27 mai 1968, il échappa de justesse à la destruction lorsqu'une bombe au napalm, destinée au champ de tir d'Helchteren, s'accrocha à sa coque et tomba lors de son atterrissage d'urgence sur la base voisine de Kleine-Brogel. En juillet 1969, il fut muté au 2e escadron, « La Comète ». Le 19 juin 1970, il fut victime d'un grave accident de catégorie 3. Le lieutenant-pilote Dupuis effectua un atterrissage très difficile sans qu'aucun pilote ne soit blessé, mais les vérins du train d'atterrissage furent arrachés. Avec près de 3 157 heures et 20 minutes de vol à son actif et la conversion imminente de l'escadron aux Mirage 5, il ne vola plus jamais.
![]() | En patrouille au-dessus du nord de l'Allemagne ou des Pays-Bas avec le FU-26 au milieu des années 1960. (Photo 42 escadron, archives Robert Verhegghen) |
Le 8 octobre 1970, il a été transporté par la route jusqu'à la base de Koksijde pour un stockage à long terme (www.thunderstreaks.com/f-84f/belgian-thunderstreaks-aircraft-out-of-service/#prettyPhoto[slides]/64/« Désarmé en vue de son désarmement » pendant deux ans et non récupéré par les États-Unis aux termes du MDAP, il est retourné à Florennes le 2 février 1972 pour servir de « leurre », selon la terminologie de l’armée de l’air.
Florennes, un nid de F-84F
Ce sort, réservé à de nombreux F-84F belges, explique la présence de nombreux exemplaires préservés en Belgique. Outre le FU-154 exposé sur le rond-point, quatre autres sont visibles sur la seule base de Florennes : le FU-50, le FU-103 camouflé en FU-66, le FU-108 et le FU-144 (camouflé en FU-52 au Musée du Spitfire).
![]() | Exposé dans le hall du musée Spitfire de la base de Florennes, le FU-52 UR-H est en réalité le FU-144. (Photo Robert Verhegghen) |
![]() | Le FU-108, exposé près de l'ancien mess des officiers, a été retiré de son socle il y a quelque temps et attend d'être restauré. (Photo Robert Verhegghen) |
Les vieux soldats ne meurent jamais
En novembre 2001, le FU-154, qui avait traversé les âges dans un hangar de la base, fut choisi pour orner le rond-point de la Barrière Luc, à proximité de la base. Il fut ensuite restauré et repeint aux couleurs du 2e Escadron, code UR-S, par les équipes techniques de la 2e Escadre. Appartenant au Musée royal militaire et installé sur un piédestal appartenant à la Région wallonne, il symbolise l'ère du vol supersonique dans l'Armée de l'air, qui débuta à Florennes le 30 août 1955, avec le premier franchissement du mur du son au-dessus du territoire belge par le commandant Branders et le capitaine Laloux.
![]() | De retour à sa base après l'accident : le FU-154 est stationné sur des supports devant le hangar du groupe de maintenance. (Photo : GM 2WT) |
Après l'accident de janvier 2017, l'appareil a été ramené à sa base et les dégâts, affectant l'aile et le dessous de la carlingue, ont été évalués. Près d'un an a été nécessaire pour cette évaluation, depuis le démontage de l'avion jusqu'à son remontage, sa réparation et sa nouvelle peinture. Le dossier complet a été approuvé par les compagnies d'assurance en septembre 2017. Le ministère de la Défense a perçu les indemnités correspondantes en février 2018. Les travaux de réparation structurelle et la nouvelle peinture de ce F-84F ont été programmés pour juin 2018. Le suivi et la planification ont été assurés par le Bureau technique et d'analyse du Groupe de maintenance, tandis que les tôliers, les forgerons et les peintres ont uni leurs efforts pour atteindre l'objectif fixé sans perturber l'activité de la base.
![]() | Pendant la peinture. L'avion sera ensuite recouvert d'un vernis protecteur brillant. (Photo : GM 2WT) |
Avec la collaboration du Musée Spitfire et du colonel André « Phil » Dambly, ancien chef de la police, historien de la base et ancien pilote de F-84F, appareil qu'il admirait et sur lequel il a volé dans sa jeunesse, il a été décidé de repeindre l'avion aux couleurs éclatantes du FU-52, utilisé lors de meetings aériens en 1963-64 par le commandant du 2e escadron, le major José Marette, réputé pour ses vols à basse altitude. Le « problème » est qu'un F-84F portant le numéro de série FU-52 est déjà exposé au Musée Spitfire de la base (il s'agit en réalité du FU-144 ; le véritable FU-52 a été mis hors service depuis longtemps). Par conséquent, la véritable identité du FU-154 a été conservée, bien que l'avion n'ait jamais volé avec cette livrée. Le résultat est néanmoins une grande réussite. Bien que n'étant plus en service au sein de l'Armée de l'Air, le camouflage PRU gris/vert/bleu, également connu sous le nom de « OTAN », était très apprécié, et les décorations acrobatiques sont fidèles à la réalité. C'est grâce à l'œil avisé du colonel Dambly, spécialiste reconnu du F-84F, que deux petites bandes blanches sur les bords d'attaque des ailes, indiquant au pilote la position du train d'atterrissage sorti, ont été remarquées. Recouvert d'un vernis brillant (comme la plupart des appareils restaurés à Florennes), il devrait offrir une meilleure résistance aux intempéries que la livrée en aluminium précédente.
![]() | Une photo du FU-52 en vol, arborant la livrée de José Marette, montre que la restauration des décorations et des couleurs est très fidèle. (Archives Robert Verhegghen) |
Nouveau vol
L'avion fraîchement repeint et les prévisions météorologiques favorables pour la dernière semaine de septembre ont accéléré la décision de remettre rapidement le Streak en service. Sans cela, il aurait dû être entreposé et probablement attendre la fin de l'hiver. Pour la petite histoire : fin novembre 2017, des inconnus, sans doute nostalgiques, avaient déposé du jour au lendemain sur la base une maquette d'avion en polystyrène, immatriculée FU 154. Le 27 septembre, à 9.00 h, le convoi a quitté la base par la route Charlemagne et s'est rendu au rond-point où une puissante grue avait été installée. Pendant cinq kilomètres, le convoi a progressé au pas, zigzaguant parfois entre les obstacles, les arbres et les panneaux de signalisation.
![]() | Sur plusieurs kilomètres, le véhicule devra slalomer à allure de marche pour éviter certains arbres et panneaux de signalisation. (Photo Robert Verhegghen) |
À 11 h 15, l'opération de remontage était terminée et, devant de nombreux spectateurs et photographes, l'équipe a posé fièrement avec les « patrons », le commandant de la base et le commandant du Groupe de maintenance, ainsi que le maire de Florennes. Le FU-154 avait enfin repris ses vols.
Félicitations et merci à tous ceux qui ont participé à la restauration de cet avion.
Robert Verhegghen
Photos : S.Bonfond, Groupe de maintenance 2e escadre tactique (GM 2WT), R.Verhegghen, 42e escadron.


















