Liège-Bierset, 23 et 24 juin 1990, deux jours de meeting aérien où, entre autres démonstrations, fut présentée l'avion de transport tactique militaire Lockheed C-130H Hercules du 20e escadron de la 15e escadre de la Force aérienne belge, mais aussi, et c'était une grande première à l'époque, une démonstration « en direct » du procédé VLAGES, une invention on ne peut plus belge.
VLAGES, une idée belge d'aide humanitaire
Depuis l'entrée en service du Lockheed C-130H Hercules, un quadriréacteur à turbopropulseurs, au sein de l'armée de l'air belge en 1972, la Belgique, déjà fortement présente en Afrique grâce à ses Fairchild C-119G Flying Boxcar bimoteurs pour les interventions humanitaires, a considérablement renforcé ses capacités de transport aérien pour l'aide humanitaire. Ce renforcement a particulièrement profité à l'Afrique, victime de nombreuses catastrophes, dont la sécheresse endémique au Sahel, qui a justifié l'une des toutes premières opérations humanitaires menées par les C-130 belges.
![]() | Un dernier passage à basse altitude et à faible vitesse, train d'atterrissage et volets sortis, pour saluer la foule. |
![]() | Passage à basse altitude et à faible vitesse du Lockheed C-130H Hercules immatriculé CH03, avec le hayon abaissé pour l'inspection de la zone de largage. |
La 15e escadre a déployé ses C-130H à la demande du gouvernement, en son nom ou en réponse à des appels souvent urgents de l'ONU, de l'UE, de la Croix-Rouge internationale, de Médecins sans frontières et de diverses autres ONG (organisations non gouvernementales).
Ces missions se multiplièrent, faisant des équipages belges des experts en aide humanitaire, une compétence unanimement reconnue à l'étranger. L'une des tâches les plus urgentes et cruciales confiées aux équipages des C-130H belges fut le transport de vivres aux populations affamées, notamment en Éthiopie et au Soudan. La 15e escadre achemina des tonnes de nourriture, mais faute d'infrastructures routières ou ferroviaires adéquates, les Belges furent très tôt contraints de terminer leurs missions en livrant leurs cargaisons directement aux villages des populations les plus touchées.
Au départ, les pilotes atterrissaient en pleine nature, mais les pistes rudimentaires en latérite ou en gravier-sable dissimulaient de nombreux pièges difficiles à repérer lors d'une reconnaissance préliminaire à basse vitesse et à basse altitude. Si l'atterrissage était réussi et permettait de libérer l'appareil avant le décollage à vide, la surface de ces pistes non aménagées déchirait et usait prématurément les pneus, mais endommageait également le ventre et le bord d'attaque des hélices à cause des projections de gravier et de pierres, sans parler des tonnes de poussière aspirées par les entrées d'air des moteurs, encrassant gravement les filtres.
Ces conditions périlleuses ont stimulé l'ingéniosité des équipages belges, et plus particulièrement des chefs de soute (responsables de cabine des avions de transport) et des parachutistes de la section « Ravair » (ravitaillement aérien), dans le but de larguer la cargaison au plus près de l'appareil, sans avoir à atterrir. Le parachutage était à proscrire, car trop imprécis, trop complexe et trop coûteux. Ils ont donc logiquement développé la méthode VLAGES (Very Low Altitude Gravity Extraction System) et, face à l'augmentation rapide des missions humanitaires, ont saisi l'occasion de formaliser et de tester le concept ainsi que différentes combinaisons d'altitude, de vitesse et d'inclinaison. Ils ont constaté qu'un nombre important de sacs de riz ou de farine éclataient à l'impact avec le sol, problème qu'ils ont rapidement résolu en doublant, voire en triplant, l'emballage, réduisant ainsi les dégâts au sol à presque rien.
Présentation en vol du C-130H
Avant 1990, des démonstrations en vol semi-officielles du C-130H avaient déjà eu lieu lors de meetings aériens. L'idée d'une telle démonstration séduisit particulièrement Xavier Elleboudt, pilote d'Hercules et ancien membre de la patrouille « Hirondelles » sur Marchetti SF260M. Fort de son expérience en meetings aériens, il avait des idées précises pour une démonstration du C-130H pleine de surprises pour le public, d'autant plus que les présentations en vol de gros appareils comme l'Hercules étaient, pour ainsi dire, inexistantes. Xavier Elleboudt, accompagné de Jean-Luc Feuillen, conçut une démonstration des capacités et surtout de la maniabilité du C-130H. Le spectacle se composait de deux séquences principales. La première, appelée « passage du requin », consistait à faire vibrer l'appareil latéralement en lui faisant effectuer des virages à plat de gauche à droite. La manœuvre était agrémentée de fortes accélérations qui faisaient rugir les quatre moteurs de 4 500 ch. La seconde partie, appelée « la cloche », combinait un passage à très basse altitude et à très bas régime avec un cabrage de soixante degrés, le déploiement des volets et du train d'atterrissage jusqu'à ce que l'appareil atteigne 100 nœuds (185 km/h), la vitesse minimale de portance du C-130H. Au sommet, l'avion piquait brusquement vers le sol tout en maintenant une faible vitesse pour conclure la manœuvre en forme de cloche par un atterrissage court. C'était une performance rarement vue et extrêmement dynamique lors des meetings aériens, car elle réunissait les deux ingrédients d'une recette qui ne pouvait que captiver le public.
![]() | Trajectoire d'approche du CH03 avec la rampe de chargement abaissée ; à l'arrière-plan, le Boeing B-52, l'un des points forts du meeting de Bierset les 23 et 24 juin 1990. |
![]() | Le largage selon la méthode VLAGES commence : la première palette vient de quitter la soute du C-130H. |
Un village en Belgique
L'officialisation du spectacle avec tout VLAGES a été obtenue début 1992 ; le VLAGES réalisé à Liège fin juin 1990 était donc semi-officiel, car il provenait d'une initiative de l'équipage du C-130H avec l'approbation des autorités organisatrices du meeting aérien, qui était dédié aux vingt ans de service du Mirage V au sein de la Force aérienne belge.
Pour mener à bien la démonstration, le C-130H transportait huit tonnes de sacs de sable, réparties sur quatre palettes. L'appareil devait les larguer par gravité à une vitesse de 130 nœuds (240 km/h) et à une hauteur d'environ quinze mètres, de manière à ce que les sacs touchent le sol sans éclater. Une fois l'avion arrivé au point de largage initial, parallèle à la piste et à une distance suffisante, l'équipage, depuis le cockpit, actionnait une guillotine électrique pour couper les sangles retenant la cargaison de chaque côté. Les sangles sectionnées libéraient les palettes, qui roulaient vers l'extérieur sous l'effet de leur seule gravité. L'opération entière dura quelques minutes.
Outre le stage VLAGES en Afrique, plusieurs autres en Belgique se sont déroulés sans accroc, sauf une fois…
![]() | La première palette éclate, libérant les sacs qu'elle transportait ; les trois autres sont en cours d'extraction, et la dernière est en train d'être extraite. |
![]() | Les palettes se sont effondrées dans des sacs, la palette 3 éclate tandis que la 4ème (et dernière) termine l'opération VLAGES. |
L'incident s'est produit lors du meeting aérien SONACA à Gosselies, les 23 et 24 mai 1992. Durant ces deux jours, le C-130H a effectué de nombreux largages de parachutistes et d'instructeurs parachutistes depuis Diest, ainsi que la démonstration de l'Hercules décrite précédemment. Une démonstration VLAGES devait clôturer la journée du samedi 23, pour le public stationné sur le parking SONACA, situé au bout de la piste 25, avec l'autoroute en contrebas et la route nationale 5 à droite, qui longe presque l'extrémité de la piste. Un problème avec la lame de la guillotine a retardé le largage des palettes de sacs de sable, qui sont tombées bien au-delà du point d'atterrissage prévu, tandis que l'avion amorçait un virage en montée, moteurs à pleine puissance. Les faibles forces G qui s'accumulèrent projetèrent littéralement les sacs sur la route nationale 5 et le magasin de bricolage Wickes, situé juste à côté, sur un terrain triangulaire bordé par l'ancienne route Gosselies-Charleroi. C'est d'ailleurs là que, le 4 avril 1978, le Boeing 737 de la SABENA, qui avait dérapé hors de la piste, avait terminé sa course folle avant de prendre feu. Ce tronçon de route maudit était jonché de sacs de sable qui éclatèrent à l'impact. Certains contenaient des cailloux qui, sous l'effet de la force G, se transformèrent en véritables projectiles, perçant le toit en tôle ondulée du Wickes et faisant littéralement exploser un tas de pots de peinture. Les dégâts matériels causés au magasin et aux voitures du parking furent importants, mais heureusement, il n'y eut ni morts ni blessés graves.
J'étais commentateur lors de la réunion et j'ai clairement vu le début du déraillement de la manœuvre, mais j'ignorais l'ampleur des dégâts jusqu'à ce qu'un ami, correspondant de l'agence de presse Belga, m'aborde au moment où je posais le micro pour obtenir des informations complémentaires que je ne pouvais lui fournir, n'ayant pas été témoin de la catastrophe ; il m'a alors éclairé sur les faits. Même à proximité du lieu de l'incident, j'étais loin d'imaginer ses conséquences désastreuses. L'équipage du C-130H, retenu toute la nuit pour être interrogé par la gendarmerie, a néanmoins rempli ses contrats le deuxième jour de la réunion, à l'exception de la portion VLAGES qui, à ma connaissance, était la dernière en Belgique.
![]() | Le CH03, largage terminé (voir les derniers sacs tombant perpendiculairement sous la tour de contrôle de Bierset), les pilotes tirent l'avion pour gagner de l'altitude. |
Un équilibre révélateur
Le procédé VLAGES, grâce à l'ingéniosité des équipages belges de C-130H, a constitué une avancée incomparable pour la réalisation efficace des missions humanitaires en Afrique. La population locale a grandement apprécié l'arrivée des C-130 belges et savait que la zone de largage devait être sécurisée, car les sacs, largués avec toute l'expertise des équipages, pouvaient s'avérer mortels pour les personnes imprudentes.
Rien qu’en 1984 et 1985, un total de 7 764 tonnes de nourriture ont été larguées grâce à la technique VLAGES au profit de la population du Sahel.
Il convient donc de rendre hommage au grand professionnalisme et à l'ingéniosité du personnel de la 15e Escadre de l'Armée de l'Air belge, au service de la nation et toujours prêt à aider les populations vulnérables du monde entier.
Jean-Pierre Decock
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