Kinet, première victime de l'aviation belge

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Gand, le 10 juillet 2010. On a du mal à imaginer le type d'avion qu'utilisait Henri Farman lors du premier meeting aérien de Gand, il y a un peu plus d'un siècle. Il y a un siècle, Gand était également le théâtre du premier accident mortel de l'histoire de l'aviation belge.

Quiconque visitait l'exposition Caters à Bruxelles se demandait peut-être comment des machines volantes aussi fragiles parvenaient à rester en l'air. Un pilote – le mot « pilote » n'existait même pas à l'époque – pilotait son avion Plus une question de cordes que d'instruments. Quand on lit aujourd'hui que même les avions les plus avancés technologiquement s'écrasent encore, est-il étonnant qu'un de ces pionniers – ou plutôt, aventuriers – n'ait pas survécu à son exploit ? La première victime belge fut Daniel Kinet, décédé à Gand le 10 juillet 1910. Il était la douzième victime de la courte histoire de l'aviation.

Kinet l'aéronaute
Daniel Kinet naquit à Jumet le 2 février 1884. Il débuta sa courte carrière d'aéronaute, la branche la plus performante de l'aviation à une époque où les avions n'existaient pas encore. Lors de la fondation de l'Aéro-Club des Flandres à Gand en 1902, il termina troisième de l'ascension organisée en montgolfière. Son nom était également présent lors de nombreux autres événements similaires à Gand. Chaque ascension en montgolfière depuis l'ancien zoo de Gand, le parc de la Citadelle, ou la place Saint-Pierre attirait toujours des foules enthousiastes. Quelques années plus tard, l'aéronaute gantois Ernest Demuyter remporta la très convoitée Coupe Gordon-Bennett pour la Belgique.

Daniel Kinet et son Farman.

Vols à Farmanplein
Élève d'Henri Farman, Daniel obtint sa licence de pilote le 1er février 1910 (la deuxième en Belgique après les Cater) et le titre d'« instructeur de vol » le 17 mars 1910. Pour agrémenter la « Gentsche Fieste » (Fête de Gand) de juillet 1910, l'« Aeroclub der beide Vlaanderen » (Aéroclub des deux Flandres) invita Daniel « Dani » Kinet à effectuer plusieurs vols avec son avion depuis la célèbre Farmanplein. Ce n'était rien de plus qu'une vaste plaine sablonneuse sur la Muide à Gand. Il n'y avait aucune infrastructure : seulement un hôpital de campagne et un hangar rudimentaire, construit à la hâte, pour protéger les avions en cas de mauvais temps. Lorsque les conditions météorologiques rendaient le vol impossible, un drapeau noir était hissé.

Kinet arriva à Gand à 8 h le 24 juin. L'appareil était un biplan équipé d'un train d'atterrissage Farman, d'un moteur à sept cylindres et d'une surface alaire de 40 m². « On nous informe », rapportait la Gazette de Gand le 4 juillet, « que M. Kinet restera à Gand jusqu'après la foire ; désormais, si le temps le permet, il volera tous les jours, à partir de 4 h (Note de la rédaction : 16 h). »

Le samedi 25 juin, Kinet effectua son premier vol quelques minutes avant 20 heures. Il s'éleva à 3 ou 4 mètres dans les airs, malgré un vent fort, et parcourut une distance de 300 à 400 mètres – un véritable exploit pour l'époque ! Le record d'altitude, établi par Farman en 1908 – inimaginable aujourd'hui –, était de 10 mètres, et le vol le plus long avait atteint 1 050 mètres !

Avec passager
Dès que le temps le permettait, Kinet effectuait ses vols, atteignant même des altitudes de 40 km au-dessus de Dokken, Evergem, du quartier de Muide, d'Oostakker et de Sint-Amandsberg. Lors de son vol du mardi 4 juillet, Kinet remporta le Prix de l'Aéroclub belge, d'une valeur de 500 BEF, décerné pour le premier vol officiellement enregistré en Belgique à une altitude de 30 mètres. D'après les calculs du capitaine Kram et du lieutenant Thorn, il atteignit même 53 mètres. Pour avoir traversé le canal Gand-Terneuzen sur deux kilomètres, il remporta le Prix Fierens, une médaille d'or. Le vendredi 8 juillet, il vola avec un passager, Falzolgher (pilote du Nieuwe Cirk ?). ​​Le lendemain, samedi, il prit Van Dooren comme passager. Les vols durèrent chacun de 10 à 15 minutes et atteignirent une altitude de 175 mètres.

Crash du 10 juillet
Le 10 juillet, la foire de Gand commença. Anticipant des conditions météorologiques favorables, Kinet avait passé la nuit près de son hangar. Peu avant 5 h 30, il ordonna à ses mécaniciens de sortir le biplan du hangar et commença à préparer son vol.

Dès 6 heures du matin, Kinet effectua son premier vol d'essai, d'une durée de 20 minutes (selon d'autres sources, de 16 à 17 minutes), au-dessus de Drongen, Mariakerke, Brugse Poort et Muide, à une altitude de 80 à 90 mètres. Après une courte pause, il inspecta minutieusement toutes les parties de son appareil avant d'entreprendre un second vol, survolant la place pendant environ huit minutes avant de se diriger vers Oostakker. Il contourna les tours de la basilique Oostakker-Lourdes avant de se poser sur la place, sous les applaudissements nourris des quelques spectateurs présents. Il inspecta de nouveau le moteur et les autres composants de l'avion. Il proposa même une sorte de compétition à sa fiancée, qui le suivrait en voiture, pour voir qui arriverait le premier. À 9 h 32 ou 9 h 35, il décolla pour son troisième vol d'essai en direction du canal de Brugse Vaart, en préparation de son vol vers Ostende le long du canal Gand-Bruges-Ostende. Kinet espérait atterrir sur la plage devant la tribune du roi Albert, à la Villa royale. Après le décollage, les spectateurs ont vu l'avion virer à droite au lieu de gauche, avant de s'écraser d'une altitude de 50 mètres à proximité d'un champ de pommes de terre (ou de céréales), près des nouvelles installations portuaires.

Premiers secours
Que s'était-il passé ? Alors que le pilote tentait de reprendre l'équilibre pendant le virage, un câble de tension d'une des ailes s'était rompu. L'hélice s'était bloquée à une centaine de mètres de la maison de l'échevin Siffer. Selon d'autres témoins, un câble du gouvernail de queue s'était détaché. L'impact fut terrible. Un arbre le long de la route fut complètement fracturé. Il ne restait de l'avion qu'un amas de débris. Seuls le moteur et les roues du train d'atterrissage étaient intacts. Le siège du pilote avait été arraché. Selon certains, il aurait été retrouvé à l'envers, profondément enfoncé dans le sol, et le pilote, sans vie, gisait à quelque distance. On supposait qu'il avait sauté de l'avion pour éviter d'être écrasé par l'impact. Selon un autre témoin oculaire rare, Kinet était assis dans un état semi-comateux sur son siège, les mains agrippées au manche, la tête ensanglantée juste en face du moteur. On craignait également que le verre de ses lunettes brisées ne lui ait heurté l'œil.

Les spectateurs médusés présents sur la place, qui avaient assisté à l'incident, se sont précipités sur les lieux. Parmi les premiers arrivés figuraient le Dr De Raeve et l'échevin Siffer, bourgmestre suppléant, dont la maison de campagne se trouvait à Oostakker. Les pompiers, témoins de l'accident depuis leur tour, avaient donné l'alerte. Sa fiancée de 23 ans était également présente sur la place, mais des badauds l'ont retenue. On avait faussement rapporté qu'il s'agissait de sa femme, alors qu'il avait l'intention de se marier prochainement. Avant le vol, elle lui avait serré la main et lui avait souhaité un bon voyage.
Un témoin s'est précipité sur les lieux en voiture pour aller chercher le Dr Claus à Oostakker. Kinet a d'abord été conduit à l'ambulance sur la place pour les premiers soins. Il a ensuite été conduit en ambulance à la clinique des Drs Laroy et Willems, sur la Kasteellaan à Gand. L'épave de l'avion a été transportée au hangar de la Farmanplein.

Kinet avait repris connaissance et a pu démontrer qu'il souffrait principalement de douleurs à la poitrine. Il a pu lui-même clarifier la cause de l'accident : selon lui, alors qu'il effectuait une embardée pour tenter de rééquilibrer son avion, l'un des câbles de l'aile s'était rompu, provoquant une vrille.

Opération
Diverses versions de la nature et de la gravité de ses blessures circulèrent dans les journaux. L'institution médicale publia donc un avis le 12 juillet : « Gand, le 12 juillet 1910. »
Pour mettre fin aux rumeurs contradictoires rapportées par les journaux, les médecins envoyèrent le message suivant : M. Kinet, à son entrée dans l’institution des docteurs Willems et Laroy, souffrait, outre de blessures légères à la tête et d’une fracture d’une main, d’une grave hémorragie abdominale accompagnée de liquide sanguinolent. Un examen approfondi révéla une rupture du rein droit et probablement d’autres organes. Cependant, l’état du blessé ne permettait pas une intervention chirurgicale immédiate.

Le lendemain, lundi, l'état s'étant légèrement amélioré grâce au traitement instauré, l'abdomen a pu être ouvert. Une rupture rénale et péritonéale a été confirmée. Les parties blessées ont été suturées. Le patient a bien toléré le traitement.

Ce mardi, après une consultation à 10 h, les médecins ont jugé la situation aussi satisfaisante que possible, laissant même entrevoir un espoir. (Signé) Dr Willems, Dr Laroy, Dr De Raeve, Dr Claus

Pierre tombale de Daniel Kinet au cimetière de Forest (région d'Alsemberg). (Photo Steven Volckaerts)

Kinet succomba cependant le 15 juillet, à l'âge de 26 ans, à des problèmes cardiaques causés par une intervention chirurgicale à la clinique des Dr Willems et Laroy. Deux jours plus tôt, une crise cardiaque avait eu lieu, mais elle avait été évitée, mais la crise suivante, survenue entre 8 et 9 heures du matin le 15 juillet, s'avéra fatale. La Gazette van Gent publia le même jour le rapport suivant : « Daniel Kinet est décédé ce matin à 1 h 30 d'une crise cardiaque. Son épouse, le Dr Laroy, et deux infirmières étaient au chevet du mourant, qui ont adressé quelques mots très affectueux à son entourage. Elles ont également adressé un faible « au revoir » à son épouse. Kinet s'est éteint paisiblement, sans la moindre souffrance. Son visage est très calme, à tel point que le défunt semble s'être assoupi. » Selon un autre journal, outre sa fiancée, ses deux frères et quelques amis étaient également présents à son décès.

Funérailles
Les journaux ont rapporté à tort qu'il avait été enterré au cimetière de l'Ouest – d'ailleurs, il n'en reste aucune trace dans les archives du cimetière de l'Ouest ! Une cérémonie civile y a bien eu lieu le 17 juillet, après quoi sa dépouille a été transférée à Bruxelles le 20 juillet. Bernard Wilkin, de Liège, et Steven Volckaerts ont depuis redécouvert la tombe, gravement négligée, au cimetière de Forest (Alsemberg). Sera-t-elle sauvée de l'oubli et restaurée dans toute sa splendeur ? (Voir aussi notre base de données : webh01.ua.ac.be/blp/content/gedenksteen-daniel-kinet)

Monument et nom de rue négligés
Le lieu exact du crash de Daniel Kinet fut déterminé grâce au témoignage d'un agriculteur témoin de l'accident. Le 10 juillet 1912, un mémorial fut érigé sur le lieu de l'accident, sur le canal Singel, par l'architecte Léon David, à la demande de l'Aéroclub. Le bloc de granit fut transformé en monument par la Maison H.J. Dubois (Muinkaai, Gand), portant l'inscription suivante :

« Ici tomba le 10 juillet 1910 la première victime de
l'aviation en Belgique
Daniel Kinet
Erigé par souscription
Aéro-Club des Flandres”

Inauguration de la pierre commémorative de Daniel Kinet. (La Patriote Illustré, 11 août 1912, archives Jean-Pierre Lauwers)

Il fut inauguré le dimanche 4 août 1912 après-midi. A. de Breyne, président de l'Aéro-Club des Flandres, offrit le monument à la ville de Gand. Un discours fut prononcé par de la Hault, président de l'Aéro-Club de Belgique, et l'un des présidents de la Société des Aviateurs. Le bourgmestre Braun accepta le monument au nom de la ville.

La pierre commémorative se dresse encore aujourd'hui à son emplacement exact sur le canal Singel, initialement appelé Aeroplaanlaan, puis Vliegtuiglaan. Elle était située au cœur du port de Gand. Malheureusement, elle tombe progressivement en ruine : les lettres sont désormais difficiles à lire, le « N » de Kinet a même été partiellement enlevé et elle est entourée de mauvaises herbes. Récemment, les autorités municipales ont promis de lui donner (enfin !) une nouvelle jeunesse.

À Gand, une rue porte le nom de Kinet, la Daniel Kinetstraat, et un pont, le Daniel Kinetbrug, qui a disparu après la vidange en 1953 du canal Ring, parallèle au Singel. Enfin, une marche de Daniel Kinet a été composée par Geo de Roo de Ledeberg (Janssens, Suzanne, Au Musée en plein air de Gand, Arteveldestraat, pp. 108-110 (via G. Antheunis, Stadsarcheologie Gent).

Daniel et Nicolas
Il faut aussi signaler que dans « War Emergency, Virginie Lovelings' Diary 1914-18 », l'auteur note le 6 mars 1915 : « à Port Arthur, appelé aussi Farmanplein, car l'aviateur Farman, le premier à tenter de décoller à Gand, y perdit la vie, vaste plaine sablonneuse, juste en dehors de la ville bâtie et près du canal de Terneusche, ... » Apparemment, elle a confondu Kinet avec Farman.

Daniel Kinet est souvent confondu avec Nicolas Kinet sur les photographies. Ce dernier, originaire de Liège et
nommé à tort frère de Daniel – il n'était même pas parent – ​​décède moins d'un mois plus tard, le 3 août 1910, à Stockel, lors de « La Grande Quinzaine de l'Aviation ».

Le monument Daniel Kinet à Gand. L'état d'abandon du monument et ses environs ne témoignent pas vraiment du respect que l'on porte à notre pionnier de l'aviation. (Photo : Paul Van Caesbroeck)

Il y avait aussi une chanson folklorique qui circulait, qui disait à peu près ceci (d'après Frédéric André, Avions 157) :

"C'est Kiki, c'est Kinet qui vole
Avec sa machine à petrole
Si Kiki n'avait pas volé
Kiki ne serait pas tombée ».

On ne peut pas déterminer si la chanson fait référence à l'accident de Daniel ou de Nicolas Kinet.

La liste noire des accidents d'avion sera élargie dans la période 1910-1914 avec l'ajout de John Verrept, René Olbrechts, Hanouille et Fernand Verschaeve.

Vous trouverez également de plus amples informations dans les publications « Chronique de l'aviation à Gand et dans ses environs » (Piet Dhanens et
Frederik Vanderstraeten) et « 100 ans d’aviation au-dessus de Gand, partie I jusqu’en 1939 » (Piet Dhanens).
Sur Internet, vous trouverez pas moins de 32 sites qui font référence à Kinet, même aux États-Unis :
(earlyaviators.com/ekinetda.htm).

Texte et photos : Piet Dhanens

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Auteur invité

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